Une boucle à parcourir en moins de 60 minutes. Pas une de plus. Sinon, c’est l’élimination. C’est ainsi que se présentent les courses type “Le Dernier Homme Debout”.
Mon premier objectif de l’année m’amenait dans le 44, pas loin du boulot, à St Fiacre sur Maine. J’adore ce coin du vignoble nantais.
Le principe de la course ? Il s’agit de course à pied sur 24h, 1er départ le samedi 4 avril à 16h puis départ toutes les heures jusqu’au dimanche 5 avril 16h. Il faut réaliser une boucle de 7km et 100m D+ en moins d’une heure. Si on la termine avant, on peut se reposer en attendant le départ de la prochaine boucle, donc une heure plus tard que la précédente.
Me concernant, je visais 52-53 minutes au tour. Cela me laissait donc environ 6-7 min pour me poser dans la base de vie et ainsi :
- boire / manger,
- me changer si besoin,
- me crêmer les p’tits pieds si besoin,
- somnoler / fermer les yeux
- …

C’est la 1ère fois que je participe à un tel format, “Backyard” ou “Le dernier homme debout”. C’est complètement différent d’une course classique, avec un parcours à suivre et des paysages sans cesse différents.
Là, tu repasses toutes les heures à la salle, avec ta voiture qui peut te ramener tranquillement chez toi, avec une bonne douche et un gros dodo. Le mental va donc compter autant que la prépa physique. Celle-ci a été bonne, voire très bonne, sur les bases de 2024 année du GRP160.
Je n’ai pas d’objectif bien clair vu que c’est une première. En dessous de 8h00 (56km) je serai déçu vu la prépa que j’ai fait. Ce sera peut-être vers les 10-12h. D’un autre côté, j’aimerais bien voir le lever du jour (15h de course soit 105km).
Et sur un malentendu, pourquoi pas aller au bout ? Je n’y pense pas vraiment comme un objectif, mais autant je ne suis pas un coureur rapide, autant je suis plutôt régulier. J’ai rarement de gros coups de mou et je ne m’arrête jamais très longtemps sur les ravitos. Alors pourquoi pas faire durer le plaisir ?
Bref c’est l’inconnu…
Je n’ai donc pas d’objectif clair, mais j’ai une règle très claire dans ma tête.Je n’arrête que si je suis hors délai (+60 min au tour donc), ou blessé. Si je fais moins de 60 min au tour, je repars forcément pour un tour. Un tour après l’autre…
Le “Mur de St Fiacre”, en tout début de parcours

La première boucle sera l’occasion de découvrir le parcours. Il fait 7km pile, environ 100m d+ comme annoncé et hormis le “Mur de St Fiacre” situé dès le départ, il n’y a pas de grosses difficultés. On traverse les champs de vignes, puis un sous-bois près du château du Coing, avant de retrouver les vignes. On termine le tour par une longue ligne droite plane, d’environ 1.5km. Celle-ci me semble interminable.
Je mets quelques tours à prendre mes repères et mes allures pour rester dans ma cible de 52 minutes au tour. Mais au bout de quelques heures, c’est réglé comme du papier à musique :
- je dois traverser la route du château avant 18 min,
- sortir du sous-bois avant 32 min,
- tourner à droite dans le champ avant 42 min.
J’ai l’impression d’avoir les yeux rivés sur la montre pendant des tours. Ça me gêne un moment, puis ça passera.
Les premières boucles se font bien. Je suis concentré, on est nombreux, je suis dans ma bulle et ne m’attarde pas à discuter avec les autres.
Je jette régulièrement un œil à Kévin. C’est le vainqueur 2025. Il avait tourné en 53 min à chaque boucle avant d’accélérer sur la dernière pour semer le deuxième. Je compte m’inspirer de lui, de ses allures. Non pas que je vise la gagne, je vise l’économie pour durer.
Il faut le voir le Kévin. Un immense gaillard d’1.90m au moins, arrivé dans la salle vers 15h00 en jean et Dr Martens aux pieds. Rien ne laisse à priori penser que c’est un coureur d’ultra endurance.

Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Forrest Gump quand il fait son périple de course à pied à travers les USA. Barbe et cheveux longs, casquette verte sur la tête.
Son matériel pour la base de vie ? Un giga bordel dans un énorme sac. Et pendant les tours il porte à la main une bouteille d’eau Cristalline de 50cl. Pas de superflu.
Pas comme d’autres. Certains m’agacent je dois l’avouer. Juste en face de moi dans la base de vie, j’ai un personnage. Un jeune kiné qui adore se donner en spectacle devant ses copains. Ils sont venus à 6 dans la salle alors que normalement 1 seul assistant n’est autorisé (imaginez le bordel si tout le monde venait aussi nombreux… ) Sa compagne aussi est là, elle le filme pour ses réseaux, il donne ses impressions en live sur Insta ou TikTok je ne sais pas. Je ne sais pas qui c’est. Tout m’agace chez lui. A minuit ou 1h du matin, il appelle son pote qui est plus loin dans la salle :
- « Hey Jeremy! Je fais des squats ! »
Il squatte…
- « Hey, Jeremy, squat sauté! »
Il fait des squats sautés.
Il abandonnera deux tours plus tard. Bien fait, il va arrêter de me saouler pendant mes pauses.
La nuit est tombée, j’ai branché les écouteurs. J’ai pris un petit coup au moral quand j’ai allumé la frontale. Cela faisait 5h que l’on courait environ, et on partait pour le double dans la nuit. Et si je la termine, il me restera environ 8h si je veux aller au bout… Ca me semble juste inconcevable. J’arrête d’y penser et me concentre : “une boucle après l’autre”.
La nuit passe et les abandons commencent (à partir de minuit principalement – voir détail en fin de récit). Kévin, vainqueur 2025, arrêtera comme beaucoup après 10h et 70km.
Je fais ma boucle avec toujours les mêmes repères. Puis je reviens à la salle où je me pose et j’observe les coureurs. Chacun a prévu son ravito. Celui prévu par l’organisation est minimaliste (chips, fruits, 4 quarts, sirop, eau), mais c’était annoncé. C’est aux coureurs de prévoir leurs petits plats. J’ai fait le plein de St Yorre, riz, purée de patate douce, noix de cajou, sandwichs, snickers, bananes etc…
Je me suis aussi prévu un petit rituel. Tous les 3 tours j’essaye d’alterner :
- gros casse croûte,
- me changer et mettre de la Nok
- dormir / fermer les yeux
Et rebelote…
Finalement, je me rends compte que j’ai besoin de manger pas mal à chaque tour. Je ne dors pas, tout au mieux je ferme les yeux 2 minutes de temps en temps.
Le sommeil est probablement le facteur que j’appréhendais le plus. Je suis arrivé à la course avec une dette de sommeil accumulée depuis deux mois qui me fait douter de ma capacité à faire nuit blanche. Finalement et malgré le changement d’heure une semaine avant, les dernières nuits avant la course m’ont permis de me reposer suffisamment.
Quand le jour se lève, nous ne sommes plus que 6 ou 7. Une autre course commence, et on bascule tous, je pense, dans une logique d’élimination. Qui sera le prochain à stopper ?
C’est malheureux à dire, mais on se réjouit presque de voir Frédéric boîter fort dimanche matin. Nous n’étions que 5 à ce moment-là. 5 moins Frédéric ça fait 4, le podium n’est pas loin me disais-je !

Finalement, c’est son copain Eric qui lâche en 1er, vers 09h00.
Eric me semblait tellement fort. Je sens ma démarche se désarticuler au fil des tours, mes appuis me font mal et j’ai du mal à le cacher. Lui semblait en aisance totale, il était rapide et ne semblait pas souffrir. Je le voyais déjà vainqueur.
Frédéric va le suivre et arrêter au tour suivant, à 10h00.
Damien et Ambroise, avec qui je discute de temps en temps depuis quelques heures, viennent me voir et m’adressent leurs félicitations.
- “Pourquoi félicitations ?” je leur demande
- “On est plus que 3, donc podium assuré” !
On savoure un peu mais assez rapidement on se reconcentre sur les tours restants. C’est encore loin la fin…
Raph, un copain de St Fiacre passe me rendre visite et fait quelques hectomètres avec nous. Paul est là aussi avec nous. Paul est le chef d’orchestre de la Fiacraise. Un jeune qui veille sur chacun des coureurs avec une sympathie touchante. Il a passé sa nuit dans le gymnase à servir à boire aux uns, à s’enquérir de l’état des autres, à encourager les copains etc…
J’envisage l’abandon 1 ou 2 tours après l’annonce de ce podium. Je me dis que 3ème c’est bien, et que me taper encore 5h ça me fait un peu ch***.
Et puis non, je me dis que mes adversaires pensent peut être la même chose, et qu’eux aussi vont peut être arrêter, alors je décide de continuer ! D’autant plus que je me suis fixé une règle : Je n’arrête que si je suis hors délai, ou blessé.
Et hormis les ampoules que j’ai depuis le 13ème tour, je ne suis pas blessé. Pas hors délai non plus, et même plutôt très régulier. Donc, je continue !
1 ou 2 tours plus tard (ce n’est pas très précis tout ça mais mes souvenirs sont un peu flous vous m’excuserez – le format “hamster qui tourne en rond” n’aide pas à avoir des repères très précis) je prends le départ du tour mais sans voir Ambroise et Damien sur la ligne de départ. On démarre, je fais 1 km, puis 2, puis 3. Ils ne sont toujours pas revenus à ma hauteur, alors que d’habitude oui. Je ne me retourne pas, mais j’ai un petit espoir qu’ils ne soient pas repartis… Ce qui voudrait dire que je suis LE dernier homme debout. J’arrive au sous-bois et toujours aucune trace de mes deux adversaires. Je commence vraiment à croire que c’est le dernier tour, et que cerise sur le gâteau je vais remporter la Fiacraise. Je décide de ne pas me retourner avant de sortir du sous-bois…
Je fais la descente puis le long faux plat en bord de Sèvre puis de Maine, toujours pas de Damien et Ambroise… Juste avant la deuxième grosse montée du tour, qui me fera sortir du fameux sous bois, je croise des marcheurs et les entend dire “ah ils arrivent”. Et merde ! Je les entends maintenant revenir tranquillement derrière. Mes espoirs de terminer là et en vainqueur en prennent un sacré coup.
On est donc partis pour finir ensemble, personne n’arrête ce genre de course quand il ne reste “que” 2 ou 3 tours à faire.
On s’observe tous un peu dans les dernières pauses. Dans quel état sont-ils ? Damien enfile de nouvelles chaussettes et un tee shirt propre. Ambroise s’alimente fort et se fait masser. C’est pas prévu qu’ils arrêtent…
Leurs familles et compagnes sont là pour les encourager lors des dernières heures, à la base de vie et à vélo sur le parcours. Elles ont toujours un mot d’encouragement pour moi aussi. Je trouve ça très fair play, d’autant que je sens que c’est naturel de leur part. L’esprit trail sûrement !

Arrive le dernier tour. On s’est mis d’accord avant : pas question de finir main dans la main. On règle ça “à la bagarre”.
Cela fait 3 tours que mon mollet gauche me fait souffrir, je masse comme je peux à la base vie mais la fatigue est bien là. J’ai un petit espoir qu’ils ne partent pas à fond dans la côte du début et qui sait, si j’arrive à suivre je pourrai essayer d’accélérer dans la dernière ligne droite…
Pas eu le temps de quoique ce soit, le départ du 24ème et dernier tour est donné et Damien et Ambroise partent pleine balle dans “le Mur”. Impossible de suivre mais je n’abandonne pas pour autant. 7km c’est long, ils peuvent craquer plus loin. Je monte en marche rapide et relance là haut. Je suis à 12-13 km/h et les aperçois devant, leur allure ne faiblit pas.
L’écart se creuse sur les 2-3 premiers kilomètres malgré que toutes les sections y compris les faux plats sont passés en courant. Ils ont pris 400m d’avance environ quand arrive le sous-bois avec sa longue descente.
Je la descends avec rythme mais arrivé en bas, mes jambes sont fusillées. Les douleurs que je traîne depuis plusieurs tours sont plus vives que jamais et j’abandonne là la bagarre. Je termine en trottinant comme les tours précédents. 47 min pour mon dernier tour, quand Ambroise, vainqueur au terme d’une dernière ligne droite de folie avec Damien boucle le dernier en 33 minutes (dernier kilomètre en 4:14 !!).
Cette fois c’est fini, retour à la salle où on débriefe avec les gars et leurs familles. La salle est vide, ça sent la vieille chaussette sale et seuls quelques relayeurs du 5km terminent leur sieste. Le moment est léger, comme l’est cette Fiacraise : simple et sans artifice mais très réussie.

Podium puis retour à la maison où mon état se dégrade ++. Malaise et douleurs de maboule aux jambes, la nuit de 11h00 va me faire du bien…
Note pour plus tard : merci de me mettre une grande droite dans la tronche si jamais j’envisage de me réinscrire à une telle course.
Détail des abandons tour par tour :
- tour 4 : 1
- tour 5 : 1
- tour 6 : 4
- tour 7 : 3
- tour 8 : 5
- tour 9 : 5
- tour 10 : 13
- tour 11 : 4
- tour 12 : 2
- tour 13 : 3
- tour 14 : 3
- tour 15 : 2
- tour 17 : 1
- tour 18 : 1
Résultats complets : https://www.chronoplace.fr/contents/fichiers/2026/la-fiacraise/details-des-tours-solo.pdf




